Rencontre avec Amadou Lamine Sall, secrétaire générale de la fondation Gorée.

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Le projet du Mémorial de Gorée renaît de ses cendres après 20 ans d’hésitations, de renoncements et d’errements politiques. Quel est l’état d’esprit du gardien de ce temple des droits humains et africains que vous êtes depuis si longtemps ?

Amadou Lamine Sall

J’ai fait de la patience et de l’abnégation mes compagnons de mission. Les grands projets comme celui du Mémorial de Gorée ne peuvent se traduire en acte sans le consentement du prince. Cette sorte de validation du pouvoir politique nous a manqué pendant près de douze longues et anxieuses années. Avec le Président Macky Sall, le train se remet en marche. Quand on se bat pour un tel projet, porteur de la tragédie de l’esclavage et de toutes les autres mémoires souffrantes du monde, on ne doit pas exister pour soi-même. Désormais mon pays n’a plus le droit de faillir à sa mission.

Depuis sa réanimation politique récente, par le Président Macky Sall comme vous venez de le souligner, beaucoup de rumeurs plus ou moins fantaisistes ont circulé dans les médias. Concernant, par exemple, un changement d’architecte, des financements promis par des mécènes providentiels, voire l’intervention de mystérieuses banques étrangères ?

Amadou Lamine Sall

Ayons le courage de dire les choses telles qu’elles se sont imposées à nous : oui, un mécène, notamment, s’était présenté porteur d’une nouvelle maquette du mémorial, avec une offre de financement de ce projet pour un montant de près de 13 millions d’euros. C’était à l’époque où le chanteur Youssou Ndour était le ministre de la Culture de Macky Sall. Nous nous étions alors mis au travail sans tarder, car nous pensions tous qu’il était temps de faire sortir le mémorial de terre. Avec la réanimation de la Fondation1 et ma nomination en conseil des ministres, le nouveau conseil d’administration mis en place a décidé de revenir à la maquette originelle, institutionnelle, qui avait remporté sans contestations le concours international d’architecture organisé conjointement en 1997 par le Sénégal, l’UNESCO et l’Association Internationale des Architectes. Ce fut une décision symbolique sage, forte et courageuse pour inscrire la mission de la fondation dans la continuité des engagements passés et rassurer nos partenaires institutionnels. Je pense ici, plus spécifiquement, à l’UNESCO, qui nous suit depuis toujours.

Amadou Lamine Sall

Devant cet état de fait, j’ai rendu compte audit mécène, monsieur El Hadji Omar Bach, de ce nouveau tournant, en présence de quelques membres du CA. Humainement, monsieur Bach eut du mal à comprendre cette décision, alors que, disait-il, il s’était déjà engagé dans des dépenses coûteuses, auprès d’un cabinet d’architecture tchèque d’une part et, d’autre part, à travers le financement des différents voyages d’études. Conciliants mais fermes, nous lui avons rappelé que pour des principes d’éthique et de respect de la réglementation internationale, il ne pouvait en être autrement. C’est alors que monsieur Bach accepta de nous rejoindre, dit-il, sur le projet initial. Nous lui avons alors demandé de bien vouloir s’engager par écrit et de préciser ses apports, leurs origines ainsi que les conditions de son mécénat. Depuis, monsieur Bach a donné très peu de nouvelles de lui, malgré plusieurs relances…

Et donc, que se passe t-il maintenant ?

Amadou Lamine Sall

Nous avons décidé d’aller de l’avant, sans plus attendre personne, pour ne plus être tributaires de promesses sans lendemain. Concrètement, nous mettons en place les outils techniques et financiers, nécessaires à une levée de fonds internationale, qui sera lancée dès le début de l’année prochaine. Ces dispositifs seront détaillés lors de notre conférence de presse de fin novembre, à Dakar. Ces outils perdureront après la campagne 2015 pour permettre à la fondation de disposer d’une autonomie financière pérenne. Pour conclure, deux principes guident la fondation pour la conduite de cette maîtrise d’ouvrage : transparence et éthique. Le Mémorial de Gorée appartient à la conscience internationale des peuples et des nations. C’est un trésor collectif de l’humanité, pour que plus jamais une telle tragédie ne frappe le monde. La fondation doit veiller au respect de ces impératifs moraux.

Cet aspect universel est effectivement trop peu connu. Au-delà de la fonction mémorielle de l’édifice, il s’agit bien d’offrir aux citoyens de la planète un espace de toutes les mémoires souffrantes du monde…

Amadou Lamine Sall

Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Retenons les termes « pardon », « collectif », « partage ». Pardonner sans oublier. Mais dépasser le particulier pour rejoindre l’universel. « Partager » pour installer notre réflexion dans un horizon collectif, pour établir un dialogue entre les peuples meurtris, prendre en charge leurs douleurs respectives. Il n’y a rien de pire que la concurrence entre mémoires souffrantes, comme si la douleur d’un juif ou d’un noir était différente, quantifiable, comme si une hiérarchie des souffrances humaines était possible. Nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas nous inscrire dans cette démarche : le Mémorial de Gorée sera donc le réceptacle de cette mémoire partagée, de cette souffrance commune, l’espace du deuil de toutes les couleurs. Mais un espace vivant, de recherche, de réflexion, de discussions entre les peuples. Afin d’aider les hommes, espérons-le, à vaincre leurs démons, à éviter de nouveaux drames.

Vous avez dit dernièrement que le mémorial représentait également un puissant levier pour le développement national, voire régional…

Amadou Lamine Sall

Dans sa phase de réalisation comme dans celle de son achèvement, le Mémorial sera d’abord un vivier important de réserves d’emplois. Ce sera aussi un outil majeur pour le développement économique et culturel. Nous prévoyons un retour sur investissement assez rapide qui devrait permettre une exploitation autonome sans contributions de l’État. Ce point est essentiel dans un contexte de crise économique. Je veux dire que non seulement le mémorial ne coûtera rien au peuple sénégalais mais qu’il deviendra sans aucun doute l’un des principaux atouts du développement touristique de Dakar, voire du pays tout entier. Des études précises vont être engagées pour évaluer précisément cet impact économique du mémorial, direct et indirect, ainsi que les retombées concrètes que nous pouvons en attendre, en terme de développement, pour les décennies à venir.

Amadou Lamine Sall

Nous pensons également que les ressources produites par le mémorial – je parle ici de sa partie culturelle, de ce centre des mémoires que nous évoquions précédemment — permettront de pourvoir en partie les budgets indispensables aux programmes de sauvegarde écologique et patrimoniale de l’île de Gorée. Nous n’oublions pas qu’il s’agit là d’une mission prioritaire de la fondation. Dans les 25 prochaines années, l’île de Gorée aura besoin d’être définitivement sauvée de l’érosion, de gagner son autonomie en eau potable et de tendre vers une autosuffisance en énergie solaire. Il nous faut régler ses besoins en ressources halieutiques grâce à l’installation de bassins d’élevage en eau de mer. Il nous faut doter les habitants en équipements médicaux d’urgence et leur permettre de disposer des personnels de santé nécessaires. Il faut réhabiliter le patrimoine historique et immobilier, créer des emplois pour les jeunes, veiller à une meilleure prise en charge médiatique, internationale, de ce patrimoine mondial de l’Humanité, à la fois comme lieu de mémoire et comme pôle d’attraction touristique majeur pour le Sénégal.

Vous voyez que la tâche est immense et les besoins financiers non moins importants. Il existe donc, aussi, un cordon ombilical économique entre le mémorial et l’île, nous devons avoir absolument à l’esprit cette vision globale, cette dimension structurante, dynamique : l’un EST l’autre, il ne peut pas y avoir de Mémorial sans Gorée. Et c’est pourquoi le mémorial disposera d’un second embarcadère pour l’île, une passerelle physique même s’il s’agit, en l’occurrence, d’une navette par mer. Je conclurais ma réponse en me permettant de citer Ottavio Di Blasi, l’architecte du mémorial. Monsieur Di Blasi sait de quoi il parle, puisque son cabinet a déjà construit de nombreux édifices qui sont exploités dans le monde : « Non seulement le complexe va s’autofinancer avec les produits de billetterie, la plateforme panoramique, la location des espaces marchands et les licences commerciales, mais le mémorial deviendra la source même des revenus nécessaires à son fonctionnement et à son entretien. De fait, le mémorial participera au financement des activités de la Fondation et aux programmes prévus pour l’île de Gorée. »

Vous avez choisi de lancer une souscription mondiale qui durera toute l’année 2015, afin de financer le mémorial et sa mise en exploitation. Pourquoi ce choix d’un financement collectif faisant appel à la générosité d’un public international ?

Amadou Lamine Sall

Je l’ai déjà dit tout à l’heure : le Mémorial de Gorée appartient à la conscience internationale des peuples et des nations, c’est un trésor collectif de l’humanité tout comme Gorée appartient déjà au Patrimoine mondial en tant qu’ « île-mémoire ». Au risque de me répéter – mais on ne martèle jamais assez certaines évidences –, il faut toujours essayer de partir du particulier pour s’élever vers l’universel. Le Mémorial de Gorée est un sanctuaire collectif, le lieu d’une mémoire de souffrance partagée par tous les hommes, sans distinction de race, de couleur de peau, de culture. Comme ce fut le cas avec d’autres tragédies, avec d’autres mémoires douloureuses — et je pense ici, plus particulièrement, à la mémoire de la Shoah. Pour cette raison, nous avons pensé que chaque citoyenne, chaque citoyen du monde, devait être concerné pour prendre part, même symboliquement, à son édification. Dans ce sens, toutes les contributions des donateurs de tous les pays, même les plus minimes, sont importantes. D’ailleurs une autre mémoire, numérique, conservera la liste des donateurs qui figureront tous, à titre individuel, sur le site Internet institutionnel du mémorial. Nous avons également le projet de faire graver une partie des noms des participants, sans doute par tirage au sort, sur la plateforme circulaire du mémorial.

Comment la Fondation peut-elle garantir aux donateurs mondiaux que leurs contributions serviront effectivement à l’édification du mémorial ?

Amadou Lamine Sall

Ce qui va nous lier aux donateurs, partenaires et mécènes, s’articule autour d’un contrat qui répond à trois critères : confiance, transparence, éthique. Qui plus est, parce que la confiance mérite souvent d’être accompagnée, nous sommes en train d’établir une relation avec un cabinet d’audit international qui sera chargé de contrôler rigoureusement les comptes de donation. Les rapports de ce cabinet seront bien évidemment rendus publics sur le site de la fondation. C’est un engagement formel, indispensable, que nous prenons vis-à-vis de la communauté internationale, de nos contributeurs et de nos partenaires du monde entier. Nous finalisons également la mise en place des structures idoines responsables de cette collecte. Leur direction est confiée à des professionnels aguerris, dont la probité est reconnue. Je peux rajouter enfin que nous bénéficions également de l’appui et de la caution morale de l’UNESCO qui est le partenaire institutionnel historique du projet et dont la crédibilité est difficilement contestable.